Logement pour tou·te·s

Aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance, il y a les cités des Laumes. J’y ai mangé des fourmis, construit des cabanes, tenté de mettre le feu dans un jardin avec un briquet, j’ai appris à faire du vélo sans roulettes puis sans les mains. Le weekend et pendant les vacances j’avais des vêtements « pour traîner ». En 98, quand Zidane a marqué contre le Brésil j’ai eu le droit de rentrer tard et de rester avec les grands. Deux ans plus tard, lorsque Trezeguet marque le but en or contre l’Italie, nous n’habitions plus les citées. Mon père avait décidé que nous devions partir.


   Vingt ans ce sont écoulés depuis cette finale de coupe d’Europe 2000. Je retourne aujourd’hui dans ce lieu chargé de souvenirs pour y photographier des histoires. Je travaille surtout dans les intérieurs, retournant dans des appartements que j’ai connus, celui où j’ai grandi notamment. Dans la cuisine je discute avec Sandrine qui y vit aujourd’hui avec sa fille Mélie. Je jette un oeil au balcon. Je me souviens que gamin j’urinais en douce sur celui des voisin·e·s d’en dessous pour rigoler. On décide de faire un portrait dans la chambre de Mélie avec les chats, c’était notre salon.



   À la fin du XIXème siècle, dans une France en pleine industrialisation, le chemin de fer est en effervescence. La plaine des Laumes est choisie pour accueillir un centre ferroviaire et une gare. Le rail attire dans la région une population importante de travailleurs cheminots. Les besoins en logements sont tels qu’on décide en 1912 la création d’une cité nouvelle, étendue en 1926. Sur le même modèle que les cités ouvrières on imagine des logements mais aussi des commerces, une école, une bibliothèque, un centre de loisirs et même une église. Influencés par le courant hygiéniste, les architectes de la PLM conçoivent des logements perçus comme symboles de modernité.



   Jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, les appartements sont exclusivement réservés aux cheminots et à leurs familles. Puis, avec la baisse du nombre de cheminots, les appartements sont progressivement transformés en logements sociaux. Les cités des Laumes ne sont plus habitées par une communauté de travailleurs mais par une communauté de foyers aux revenus modestes, plus hétérogène. Ce processus s’accompagne d’un éclatement du territoire des cheminots : les commerces, la bibliothèque et le centre de loisirs ont été délocalisés plus au centre de la ville.

   Cette transformation des habitats en “Logement pour tou·te·s” est une tendance générale en France. Elle s’accompagne d’une individualisation des modes de vie. « On est tous un peu sauvages » me confie Nadine qui habite ici depuis plus de trente ans. « Avant on vivait tous ensemble » me dit Jean-Pierre, cheminot retraité. Mais cette nostalgie s’accompagne aussi d’un sentiment général de tranquillité et de douceur de vivre qui règne dans les cités des Laumes. Ce chacun pour soi dessine un idéal type de vie dans lequel la plupart des habitant·e·s que j’ai rencontré se retrouvent finalement bien.

Housing for all

 As far back as my childhood memories go, there are the “cités des Laumes”. There I ate ants, built huts, tried to set fire to a garden with a lighter, learned to ride a bicycle without wheels and then without hands. On weekends and vacations I had clothes “to hang out in”. In 1998, when Zinedine Zidane scored against Brazil during the final of the soccer world cup, I was allowed to come home late and stay with the grown-ups. Two years later, when Trezeguet scored the golden goal against Italy, we no longer lived in the housing estates. My father had decided that we had to leave.

Twenty years have passed since that European Cup final in 2000. I return today to this place full of memories to photograph stories.

  At the end of the 19th century, in a France in full industrialization, the railroad is in effervescence. The plain of “Les Laumes” was chosen to host a railway center and a station. The railroad attracted a large population of railway workers to the region. The need for housing was so great that in 1912 it was decided to create a new city, which was extended in 1926. Based on the same model as the workers’ housing estates, housing was built, as well as shops, a school, a library, a leisure center and even a church. Influenced by the hygienist movement, the architects of the company designed housing perceived as a symbol of modernity.



  Until the end of the 30 year post war boom, the apartments were exclusively reserved for railway workers and their families. Then, as the number of railway workers decreased, the apartments were gradually transformed into social housing.

The passage from a reserved housing to a housing for all takes place then. Today, the housing estates of “Les Laumes” are no longer inhabited by a community of workers but by a community of low-income households, more heterogeneous, who live in a collective housing designed a century ago for the needs of another population.



  I photograph in the interiors, simply, returning to the apartments I have known, the one where I grew up in particular. In the kitchen I talk with Sandrine who lives there today with her daughter Mélie. I take a look at the balcony. I remember that as a kid I used to urinate on the balcony of the neighbors below me as a joke. We decided to do a portrait in Melie’s room with the cats, it was my living room. I had an Indian tent instead of her bed.

  Each home has the same box to fill. Two bedrooms, a living room, a kitchen, a bathroom, a toilet, a hallway and two balconies. There is a form of self-expression in the way one arranges an interior, a more or less constructed projection. This creates an image, the one we give to the visitor. Another image, more difficult to control, is the one that the photographer strives to capture. It is the fruit of an encounter. These portraits of inhabitants represent the combination of these two images. A superposition between the story built for the visitor and the stories shared with the photographer.